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André Teyssonnier (1814-1850), les premiers colons d'Algérie

 

Jacques André, jardinier à Mostaganem

Un jeune homme, une ville militaire, un jardin au cœur de la colonisation (années 1830–1840)

Introduction

Les archives ne disent presque rien des départs.
Elles deviennent bavardes seulement lorsque les hommes s’installent, travaillent, possèdent, fondent une famille.

C’est ainsi que Jacques André apparaît à Mostaganem, non comme soldat ou fonctionnaire, mais comme jardinier, propriétaire d’un jardin situé à un endroit stratégique de la ville, au moment même où l’Algérie entre dans les premières décennies de la colonisation française.


1. Un départ précoce, cohérent avec son âge et son milieu

Jacques André est né à Montélimar, dans la Drôme, au sein d’une famille de cultivateurs.
Il est le deuxième enfant, mais l’aîné des fils, une position centrale dans une société rurale où la terre ne peut être transmise à tous.

Son enfance est marquée par une forte mortalité familiale, phénomène courant au début du XIXᵉ siècle :

  • plusieurs enfants meurent en bas âge,

  • en 1832, une de ses sœurs décède à 12 ans.

À cette date, la fratrie survivante se compose de :

  • une sœur d’environ 20 ans,

  • une sœur d’environ 10 ans,

  • un frère d’environ 18 ans.

Ce contexte n’explique pas à lui seul un départ, mais il éclaire la situation d’un jeune homme rural, sans garantie d’héritage suffisant, au moment où de nouvelles perspectives s’ouvrent hors de France.

Une chronologie plausible

Si Jacques André part dans les premières années de la colonisation civile, vers 1835, il a alors environ 20–21 ans.
Cet âge correspond :

  • à l’entrée dans l’âge adulte,

  • à la capacité de travailler seul,

  • au profil majoritaire des premiers colons civils.

⚠️ Aucun document ne permet d’affirmer la date exacte de son départ.
En revanche, l’hypothèse est pleinement cohérente avec son parcours ultérieur.


2. Le voyage : Marseille comme porte d’entrée probable

Aucun document ne mentionne le voyage de Jacques André.
Cependant, le contexte est sans ambiguïté :

  • dans les années 1830–1840, les départs vers l’Algérie se font par voie maritime,

  • les migrants du sud-est de la France embarquent majoritairement à Marseille,

  • Mostaganem est un port actif dès les premières années de l’occupation française.

👉 Originaire de la Drôme, Jacques André a très probablement embarqué à Marseille pour rejoindre l’Algérie, même si cette information ne peut être documentée nominativement.


3. Mostaganem : une ville militaire à nourrir

Lorsque Jacques André arrive à Mostaganem, la ville est avant tout une place militaire.

Occupée par les Français dès 1833, Mostaganem accueille :

  • une forte garnison,

  • des casernes,

  • des installations portuaires,

  • une population civile encore réduite.

Dans ce contexte, les premiers colons civils ne sont pas là par hasard.
Ils remplissent une fonction essentielle : ravitailler et soutenir les troupes.

Les jardiniers, en particulier :

  • cultivent des terrains irrigués en périphérie immédiate de la ville,

  • fournissent légumes frais, fruits et produits agricoles,

  • travaillent au plus près des casernes et des zones militaires.

👉 Être jardinier à Mostaganem dans les années 1830–1840, c’est occuper une fonction économique stratégique, directement liée à la présence militaire.


4. Première apparition dans les archives : octobre 1843

La première trace certaine de Jacques André à Mostaganem date d’octobre 1843, à l’occasion de la naissance de son fils naturel André.

L’enfant est né d’une union avec Marianne, âgée de 18 ans, désignée dans les actes sous différentes formes.
Il est aujourd’hui établi que Marianne Salomon et Meriem Bent Chalum sont une seule et même personne, indigène de Mostaganem, identification fondée sur un ensemble de preuves concordantes.

Cette naissance hors mariage atteste :

  • la présence effective de Jacques André à Mostaganem à cette date,

  • une relation durable avec la population locale,

  • une installation qui dépasse le simple séjour temporaire.


5. Un jardin à proximité de la caserne : un emplacement révélateur



La carte ancienne de Mostaganem est particulièrement éclairante.

On y distingue :

L’acte du 1er octobre 1844 mentionne explicitement :

« la moitié d’un jardin situé dans la section d’Aïn-Sefra »
« fourni pour l’ouverture de la route de Mostaganem à la Marine »

La lecture croisée du texte et de la carte montre clairement que :

  • le jardin de Jacques André se situait dans la zone de jardins attenante à la ville,

  • à proximité immédiate de la caserne,

  • le long d’un axe stratégique reliant le centre urbain, les installations militaires et le port.

👉 Cet emplacement n’est pas anodin : il correspond exactement aux zones où les jardiniers approvisionnaient soldats et habitants.


6. Une propriété reconnue par l’État en 1844

L’acte d’échange de 1844 est un document déterminant.

Il établit que :

  • Jacques André est propriétaire légal d’un jardin exploité,

  • ce jardin est suffisamment ancien et reconnu pour faire l’objet d’un échange foncier officiel,

  • l’État prélève une partie du terrain pour ouvrir la route,

  • et indemnise Jacques André par l’attribution d’une autre parcelle.

👉 Un tel acte n’est possible que pour un colon civil installé, reconnu et intégré.


7. Ce que révèle son parcours

Sans extrapoler, les documents permettent d’affirmer que Jacques André :

✔️ est un colon civil précoce
✔️ arrive seul, jeune adulte
✔️ s’insère dans une ville fortement militarisée
✔️ exerce un métier indispensable au ravitaillement des troupes
✔️ devient propriétaire exploitant
✔️ participe indirectement à la transformation urbaine de Mostaganem

Son histoire est celle d’un homme ordinaire, dont le rôle est pourtant essentiel dans le fonctionnement quotidien de la colonie.


Conclusion

Jacques André n’est ni officier ni administrateur.
Il est l’un de ces premiers colons civils qui, par leur travail quotidien, rendent possible la présence française en Algérie.

Un jardin, situé à côté d’une caserne, entamé pour ouvrir une route vers la mer, raconte à lui seul une histoire plus large :
celle d’une ville militaire qui se structure, et d’hommes modestes dont la vie s’inscrit durablement dans ce paysage en mutation.


Sources


Épilogue documentaire : ce que révèlent les archives

En 1852, deux ans après la mort de Jacques André, sa compagne Marianne, non mariée, procède à la vente de plusieurs biens pour le compte des héritiers, à savoir leurs enfants ainsi que les frères et sœurs de Jacques André. Ces ventes, publiées sous forme d’annonces, constituent une source précieuse pour comprendre la réalité de son implantation à Mostaganem.

Elles révèlent l’existence de trois lots distincts : une baraque construite sur le domaine de l’État, située le long de la route de Mascara, ainsi que deux jardins. L’un se trouve au contact direct du camp de cavalerie, l’autre dans le secteur de Tigdit, au bord du ravin d’Aïn-Sefra, en lisière du quartier indigène. Ces biens sont encore cultivés et exploités en 1852, et font l’objet de locations verbales, signe d’une activité économique pérenne.

Ces éléments prennent tout leur sens lorsqu’ils sont croisés avec d’autres documents antérieurs. En 1844, puis en 1845, Jacques André est partie prenante — seul, puis aux côtés de Jean-Pierre Roux — de deux échanges de terrains avec l’État français, réalisés pour l’ouverture de la route de la Marine. Ces actes attestent non seulement de sa qualité de propriétaire reconnu par l’administration, mais aussi de son implication directe dans les transformations urbaines d’une ville alors fortement militarisée.

Jean-Pierre Roux apparaît ainsi comme un personnage central de ce parcours. Jardinier comme Jacques André, originaire de Hostun, à une heure de Montélimar, il appartient au même milieu social et géographique. Leur relation est attestée dès 1843, puisque Jean-Pierre Roux est témoin à l’acte de naissance du premier enfant naturel de Jacques André, né de son union avec Meriem Bent Chalum, dite Marianne. Dans le contexte colonial de l’époque, ce rôle de témoin révèle une relation de confiance et de proximité déjà établie.

L’ensemble de ces documents — actes d’échange avec l’État (1844–1845), actes de naissance, liens de voisinage et de travail, ventes aux enchères de 1852 — permet de reconstituer, pièce après pièce, le parcours d’un colon civil ordinaire, mais solidement implanté. Loin d’un simple passage ou d’une installation précaire, Jacques André apparaît comme un acteur intégré à l’économie locale, travaillant au service d’une ville militaire et évoluant au croisement de plusieurs espaces : européens, militaires et indigènes.

C’est précisément le croisement méthodique de ces sources hétérogènes — administratives, civiles, foncières et géographiques — qui permet aujourd’hui de donner chair à cette trajectoire, et de dépasser le silence initial des archives pour restituer une histoire humaine, ancrée dans les lieux et dans le temps.









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