Archives, ADN, presse et cartographie : une enquête généalogique complète. L'histoire de Meriem et Jacques.
Commencée en 2016 et menée à son terme en 2026, cette enquête n’est pas née d’une révélation soudaine, mais d’une accumulation patiente de sources, parfois contradictoires, souvent lacunaires. Elle s’est construite sur près de dix années de recherches généalogiques, d’impasses, de retours en arrière, puis de découvertes décisives.
1. Le point de départ : un mariage tardif (1906)
Mon arrière-arrière-grand-père André Marie RIGOLLE se marie le 15 février 1906 à Mostaganem, dans le département d’Oran, en Algérie.
Cet acte de mariage est le point de départ d’un jeu de piste entamé il y a plusieurs années.
L’acte indique qu’André Marie est :
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né le 21 mars 1851 à Mostaganem
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fils légitime de Jacques RIGOLLE, boucher
-
et de Marianne Salomon TRUCHMAN, sans profession
Or, les registres de Mostaganem entre 1847 et 1853 ne sont pas en ligne.
Il m’est donc impossible de consulter directement son acte de naissance.
2. Reconstituer la fratrie : premières incohérences
Pour contourner cette absence, je recense tous les enfants attribués au couple RIGOLLE – TRUCHMAN.
Enfants retrouvés
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Anna RIGOLLE
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née le 2 mai 1854 à Mascara
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père : Henry RIGOLLE, boucher
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mère : Marianne TORDJMAN, sans profession
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Théodore RIGOLLE
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né le 16 octobre 1856 à Mascara
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père : Henri RIGOLLE
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mère : Meriem Bent Chaloum TROISMAIN
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Eugénie RIGOLLE
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née le 12 octobre 1859 à Mascara
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père : Jacques Henri RIGOLLE
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mère : Marianne Bent Salomon TORDJMAN
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mention marginale : « française indigène »
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En 1862, Anna décède à Tlemcen.
C’est la dernière trace du couple ensemble.
3. Une trajectoire masculine plus lisible
À partir des années 1870, les sources concernent surtout Jacques RIGOLLE :
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1874 : Jacques RIGOLLE déclare une fille, Léontine, née d’une union avec Maria Dolores MARTINEZ
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1876 : Théodore est appelé au service militaire
→ il réside 40 rue des Casernes à Oran, adresse déclarée comme celle de sa mère -
1882 : Jacques RIGOLLE reconnaît officiellement André Marie TRUCHMAN, né le 21/03/1851
4. Le décès de Marianne
Le 7 mai 1903, Marianne décède à Mustapha.
L’acte est établi au nom de RIGOLE, avec la mention :
« dite veuve TORDJMAN »
Aucun mariage n’a pourtant été retrouvé.
Marianne reste une figure extrêmement difficile à cerner :
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femme indigène
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jamais mariée officiellement
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sans filiation connue
Des spécialistes de l’Algérie coloniale évoquent une origine juive possible, sans certitude documentaire à ce stade.
5. L’ADN comme déclencheur d’une nouvelle piste
En parallèle des recherches archivistiques, j’ai réalisé :
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un test ADN
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le même test avec l’ADN de mon père
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un test supplémentaire avec l’un de mes demi-frères (par mon père)
👉 Une correspondance ADN intéressante apparaît (4ᵉ ou 5ᵉ génération environ).
Elle ne comporte pas d’arbre, mais :
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un nom : TISSONNIER
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un lieu : l’Algérie
Je décide alors d’explorer cette piste au CAOM / ANOM.
6. Une première famille pour Marianne : les TEYSSONNIER
Enfants retrouvés à Mostaganem
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André TISSONNIER
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né le 30 octobre 1843
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père : Jacques André TISSONNIER, 30 ans, jardinier
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mère : Marianne SALOMON, 18 ans
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Jacques Pierre TEYSONNIER
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né le 16 décembre 1845
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mère : Marianne TURGEMANN
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C’est l’acte de décès de Jacques Pierre (1856) qui permet un lien décisif :
👉 le décès est déclaré par Jacques RIGOLLE, compagnon de Marianne à cette époque.
7. Autres indices et voisinages troublants
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Jean André TESSONNIER
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né le 17 septembre 1848 à Mostaganem
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information connue par son acte de mariage
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mère : Marie Anne Salomay TRUJEMANN
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Hippolyte André TISSONNIER
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né le 13 mars 1851 à Mostaganem
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vit 40 rue des Casernes à Oran
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même adresse que Marianne et Théodore RIGOLLE
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déclare la naissance du premier enfant dit naturel de Virginie CASSEREAU, future épouse d’André
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Aucune autre trace d’Hippolyte n’a été retrouvée à ce jour.
8. ADN, chronologie et preuve de filiation
La correspondance ADN obtenue avec une personne portant le nom TISSONNIER, associée à l’ensemble des éléments chronologiques, permet aujourd’hui d’aboutir à une conclusion solide.
Les faits établis sont les suivants :
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Jacques André TEYSSONNIER décède le 16 octobre 1850, à l’âge de 36 ans.
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André Marie TRUCHMAN naît le 21 mars 1851 à Mostaganem, soit cinq mois après ce décès.
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La période de conception correspond exactement à la fin de vie de Jacques André TEYSSONNIER.
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Les tests ADN révèlent une correspondance cohérente avec une descendance TEYSSONNIER, sans lien génétique identifié avec la famille RIGOLLE.
👉 Ces éléments combinés — chronologie biologique compatible, correspondance ADN, présence documentée du couple avant 1850, absence de lien génétique avec RIGOLLE — permettent d’affirmer que :
Jacques André TEYSSONNIER est bien le père biologique d’André Marie,
même si ce dernier a été reconnu juridiquement plus tard par Jacques RIGOLLE.
Cette reconnaissance tardive s’inscrit dans un contexte colonial où la protection légale d’un enfant passait souvent par une filiation déclarée, indépendamment de la réalité biologique.
9. Découverte déterminante (2025) : la vente des biens et l’identification des héritiers
En 2025, la consultation de la presse ancienne fait apparaître un avis de vente des biens de feu Jacques André TEYSSONNIER, daté de 1852.
Cette annonce précise explicitement qui sont les héritiers :
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les enfants nés avant le décès de Jacques André TEYSSONNIER
👉 André Marie n’en fait donc pas partie, ce qui confirme qu’il n’était pas juridiquement reconnu à ce moment-là ; -
les frères et sœurs de Jacques André TEYSSONNIER, vivants à Montélimar.
Apports majeurs de ce document
Ce document permet plusieurs avancées décisives :
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Confirmation de la chronologie familiale
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Seuls les enfants nés avant octobre 1850 sont héritiers
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Cela correspond exactement aux naissances TEYSSONNIER documentées
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Exclusion juridique d’André Marie
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Cohérente avec :
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sa naissance posthume,
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l’absence de reconnaissance par Jacques André,
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sa reconnaissance ultérieure par Jacques RIGOLLE
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Accès à l’ascendance de Jacques André TEYSSONNIER
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La mention des frères et sœurs résidant à Montélimar permet :
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d’identifier le lieu d’origine familial,
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d’ouvrir une piste documentée vers l’état civil métropolitain,
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de sortir définitivement Jacques André du statut d’« homme sans passé ».
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👉 Cette vente constitue donc un document charnière, à la fois successoral, généalogique et géographique.
10. Les échanges fonciers avec l’État (1844–1845) : une présence durable et localisée
En complément de la vente de 1852, des documents conservés aux Archives nationales d’outre-mer apportent un éclairage essentiel.
Ils attestent que Jacques André TEYSSONNIER a procédé à :
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deux échanges de terrains avec l’État
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en 1844
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et en 1845
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Importance de ces actes
Ces documents démontrent que Jacques André :
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n’est pas un simple occupant précaire,
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possède des biens suffisamment établis pour faire l’objet :
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d’évaluations,
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de négociations,
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d’échanges administratifs formalisés.
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Ils confirment :
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une installation antérieure à 1843,
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une présence continue à Mostaganem,
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une activité foncière cohérente avec son métier de jardinier.
11. Des biens aux cartes : reconstitution précise des lieux de vie
L’annonce de 1852 décrit trois jardins appartenant à Jacques André TEYSSONNIER, avec :
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leurs limites,
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des repères topographiques,
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des voisinages identifiables.
Les échanges fonciers de 1844–1845 mentionnent quant à eux :
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des parcelles situées dans les mêmes secteurs,
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avec des indications concordantes.
Méthode de localisation
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Analyse détaillée des descriptifs fonciers (vente + échanges)
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Repérage des toponymes et éléments naturels
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Croisement avec :
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les cartes anciennes de Mostaganem,
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les plans urbains du XIXᵉ siècle
-
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Superposition progressive des informations
12. Aboutissement : le quartier indigène de Tigdit
Toutes les sources convergent vers un même espace :
👉 le quartier indigène de Tigdit, à Mostaganem.
Ce secteur est documenté au XIXᵉ siècle comme :
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une zone de jardins cultivés,
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un espace de contact quotidien entre Européens modestes et population indigène,
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un quartier en marge des centres administratifs.
C’est dans cet espace précis que se superposent :
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les biens de Jacques André TEYSSONNIER,
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les échanges avec l’État,
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les lieux de résidence ultérieurs de Marianne et de ses enfants.
13. Conclusion méthodologique : du nom au territoire
L’enquête n’a pas seulement permis d’identifier :
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un père biologique,
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une lignée,
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une ascendance à Montélimar.
Elle a permis de replacer une histoire familiale dans un territoire vécu, documenté, cartographiable.
⚠️ Le lieu exact de la rencontre entre Meriem Bent Chaloum / Marianne Tordjman et Jacques André TEYSSONNIER ne peut être affirmé avec certitude.
Mais les sources permettent désormais de dire, sans extrapolation :
Leur histoire s’inscrit dans le quartier de Tigdit, au croisement du travail de la terre,
des jardins, et des frontières sociales de l’Algérie coloniale.
📌 Les documents originaux (actes, extraits de presse, cartes et archives foncières) sont reproduits ci-dessous pour permettre à chacun de vérifier, comprendre et suivre le raisonnement. Ces actes ont été trouvés aux ANOM (Archives d'Outre Mer) et sur Gallica (pour la presse).


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