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Basile Katzenstein : de Gammertingen à Benfeld, le parcours d’un artisan migrant au XVIIIᵉ siècle

 



De la Souabe à l’Alsace

Le long voyage de Basile Katzenstein (1722-1767)

Le 9 septembre 1722, dans la petite ville de Gammertingen, naît un garçon nommé Basile Katzenstein.

À première vue, rien ne distingue cette naissance de celles de nombreux enfants du sud de l’Allemagne au XVIIIᵉ siècle.
Mais quelques décennies plus tard, ce jeune Souabe apparaîtra dans les registres d’une ville alsacienne située de l’autre côté du Rhin : Benfeld.

Entre ces deux lieux, il y a plus de cent kilomètres… et toute une histoire.


Une enfance en Souabe

Au début du XVIIIᵉ siècle, Gammertingen est une petite ville du comté de Hohenzollern-Sigmaringen, alors intégré au Saint-Empire romain germanique.

Nichée dans la vallée de la Lauchert, au pied du Jura souabe, la ville compte seulement quelques centaines d’habitants.
Les maisons à colombages s’alignent le long de rues étroites, dominées par le château seigneurial.

La vie quotidienne s’organise autour de trois piliers :

  • l’agriculture des villages voisins

  • l’administration seigneuriale

  • l’artisanat.

Dans ce monde rural, chaque métier est essentiel.

Le cordonnier en fait partie.
Les chaussures coûtent cher et doivent être réparées sans cesse. Sans artisan pour les entretenir, impossible de parcourir les chemins de terre ou de travailler aux champs.

C’est ce métier que Basile apprendra.




Une famille nombreuse

Les registres paroissiaux montrent que Basile grandit dans une fratrie d’au moins neuf enfants.

À cette époque, les familles nombreuses sont la norme.
Mais la mortalité infantile reste très élevée et il est difficile de savoir combien de ces enfants atteindront l’âge adulte.

Dans beaucoup de familles européennes du XVIIIᵉ siècle, un enfant sur trois ne dépasse pas l’enfance.

La généalogie laisse parfois ces silences.


Le départ

Comment Basile s’est-il retrouvé en Alsace ?

Les documents ne le disent pas.

Mais l’histoire sociale des artisans apporte plusieurs pistes.

Dans les régions germanophones, les jeunes artisans effectuent souvent une période de voyage appelée Wanderschaft, le « tour de compagnon ».

Pendant plusieurs années, ils quittent leur ville natale pour travailler ailleurs et perfectionner leur métier.

Ces voyages peuvent les mener très loin.


Vers l’ouest

Depuis Gammertingen, plusieurs routes conduisent vers la vallée du Rhin.

Le trajet jusqu’en Alsace représente environ 120 à 140 kilomètres.

Pour un jeune compagnon, ce n’est pas insurmontable.

On marche de ville en ville, en suivant les routes commerciales :

Sigmaringen,
les villes de Souabe,
puis la grande plaine rhénane.


Le Rhin

À l’époque de Basile, le Rhin est à la fois frontière et passage.

On le traverse grâce à des bacs ou des bateaux à fond plat.
Les principaux points de franchissement se trouvent à Strasbourg, Rhinau ou Marckolsheim.

Des marchands, des bateliers, des soldats et des artisans circulent sans cesse entre les deux rives.

Pour beaucoup d’Allemands du sud, l’Alsace n’est pas un pays étranger : on y parle un dialecte très proche et les traditions sont similaires.


Une ville alsacienne




Lorsque Basile apparaît dans les archives de Benfeld en 1748, la ville est déjà bien établie.

Benfeld est alors :

  • une ville fortifiée entourée de remparts médiévaux

  • le siège d’un bailliage de l’évêché de Strasbourg

  • un centre de marché important pour les villages voisins.

La population dépasse probablement un millier d’habitants.

Dans ses rues vivent de nombreux artisans :

  • boulangers

  • tisserands

  • tanneurs

  • bateliers

  • et bien sûr cordonniers.


Un nouveau chapitre

Le 25 novembre 1748, Basile Katzenstein se marie à Benfeld.

À partir de cet instant, son histoire se poursuit en Alsace.

Comme beaucoup d’artisans migrants du XVIIIᵉ siècle, il a quitté sa région natale pour chercher du travail, voyager et finalement s’installer ailleurs.

Ce genre de parcours laisse rarement de grandes traces dans les archives.

Mais il raconte quelque chose d’essentiel :
les frontières étaient bien plus perméables qu’on ne l’imagine aujourd’hui.

Et derrière chaque acte de mariage peut se cacher un long voyage oublié.


Sources

  • Registres paroissiaux de Gammertingen (Landesarchiv Baden-Württemberg)

  • Registres paroissiaux de Benfeld (Archives départementales du Bas-Rhin)

  • Georges Bischoff, Histoire de l’Alsace, La Nuée Bleue

  • Rainer S. Elkar, Handwerk und Zünfte im Alten Reich

  • Encyclopaedia Britannica, article « Swabia »

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